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CHOISIR SON JETABLE


Autrefois, les entreprises importaient de la main-d’oeuvre étrangère pour bâtir des super-marchés, des autoroutes et des tours HLM. Le plein de béton ayant été fait, et les pue-la-sueur devenus inutiles rangés avec leurs gosses dans ces mêmes tours qu’il s’agit à présent de détruire, les fédérations patronales veulent de la viande fraîche et hautement diplômée sachant programmer des jeux vidéo, shampouiner des chihuahuas et élaborer des crèmes anti rides. C’est ce que Villepin appelle « passer d’une immigration subie à une immigration choisie  », comme il l’a expliqué le 9 février en présentant un nouveau projet de loi Sarkozy sur l’immigration. La formule a fait un tabac. Immigration choisie ! Ça vous a un petit air de libre-arbitre et de self-service qui colle bien à l’air du temps. Un air pas bien frais au demeurant, sauf à considérer que Bouygues n’a jamais « choisi » les sans-papiers qui ont construit le stade de France. Ou que Peugeot-Talbot a « subi » les ouvriers qu’il recrutait au Maghreb à pleines pelletées. Ainsi tourne la roue de l’économie : les choisis d’hier sont les subis d’aujourd’hui.
« L’immigration peut avoir des effets bénéfiques pour notre économie si elle correspond à ses besoins, a souligné le Premier ministre. Or notre pays a surtout besoin de salariés moyennement ou hautement qualifiés.  » Par ici les scientifiques, les informaticiens, les fournisseurs de services à forte plus-value : une carte de séjour « capacités et talents » leur sera spécifiquement délivrée. Valable seulement le temps de leur contrat, bien sûr, car qui sait si les choisis d’aujourd’hui ne seront pas les subis de demain ? Qu’ils ne s’imaginent donc pas que leurs fameux diplômes les autoriseront à se hausser du col : « L’étranger qui perd son titre de travail perd son droit à rester en France, note Nathalie Ferré, la présidente du Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti). Cette disposition représente une pression considérable sur le salarié en question qui vivra dans une grande précarité. C’est ce que j’appelle de l’immigration jetable ou corvéable. » (interview au Figaro, 09/02/06)
Qui décidera du tri des torchons et des serviettes appelées à jouir de la douce précarité de France ? Le projet ne le précise pas, mais toutes sortes d’idées viennent spontanément à l’esprit : une commission paritaire Medef/CFDT, par exemple. Ou un logiciel interconnecté à l’ordinateur central de l’ANPE et au fichier de la police. Ou encore, façon Orwell, un secrétariat d’État à l’Égalité des Chances, des Compétences et des Talents. Pour Nathalie Ferré, « ce sont sûrement les fédérations patronales qui vont déterminer les secteurs qui nécessitent de la main-d’oeuvre étrangère. » Quant à savoir comment ce dispositif peut s’accorder au Code du travail, la question ne se pose plus guère. Au besoin, on « modernisera » un peu plus. Et les immigrés caducs, les non-rentables, les « subis » ? Ils subiront. Le nouveau projet de loi prévoit de les enfoncer plus loin dans les limbes du non-droit. Abrogée, la délivrance automatique d’un titre de séjour aux étrangers vivant en France depuis dix ans : ça fera des avions de plus à remplir. Durcies, les conditions du regroupement familial : il faudra répondre à des « critères d’intégration à la société ». Sans compter tous les pièges et tours de vaches accumulés par les cinq lois successives de ces dix dernières années. À force de serrer le boulon, on se demande comment le tour de vis tient encore.
Après la vague rose aux régionales
REVENDEZ VOS ACTIONS, LES SOCIALISTES REVIENNENT !


Supposé incarner l’espoir du peuple de gauche aux prochaines présidentielles, Laurent Fabius a troqué la pince à sucre contre une faucille de communard : « La différence entre la gauche et la droite reste liée à un choix simple, celui de défendre ou non l’égalité », haranguait-il les masses à la veille des régionales (Le Monde, 12/03/04). Il y a quatre ans, Fabius l’égalitaire tenait un langage sensiblement différent : « Le FMI et la banque mondiale jouent un rôle très utile dans la lutte contre la pauvreté. Moi, ma position est très claire. La mondialisation est un fait. On ne peut pas être contre » (Libération, 17/04/00). Aujourd’hui, on peut. Et même on doit, comme nous l’enseigne le sans-culotte Dominique Strauss-Kahn, concurrent de Fabius à la pôle-position de 2007. Dans son manifeste de novembre 2003, intitulé « Combattre les inégalités, un chemin pour la France », DSK convoque l’héritage de Blum et Jaurès pour brandir la défense des services publics, théoriser un « socialisme de production » et, surtout, surtout, prôner la « redistribution ». Le grand capital va en chier dans son froc. A moins que l’idée ne lui vienne de feuilleter La Flamme et la Cendre, autre manifeste du même DSK, publié en 2002, où ce militant du partage des richesses écrivait : « Il me semble que la société considère aujourd’hui qu’elle est proche de la limite en matière de redistribution. » Sauf, bien sûr, au bénéfice des riches, DSK s’employant alors à baisser l’impôt sur les tranches les plus hautes... Mais c’était il y a si longtemps ! Une époque barbare et reculée, où un Pierre Moscovici, gardien du temple jospinien, bavait de joie devant la réélection de Tony Blair : « Une excellente nouvelle pour la gauche et pour l’Europe, un exemple formidable pour les autres sociaux-démocrates ! » Aujourd’hui, le même Moscovici qualifie hardiment d’« erronée » la politique ultra-libérale du même Blair (Libé, 05/04/04) sans même passer pour un con.
Eh oui, les temps ont changé. La « vague rose » est passée par là. Non contente de balayer la droite des baronnies régionales et de mettre Raffarin à genoux - il faut avouer que son allure de bœuf ensablé n’était pas déplaisante à voir -, elle a aussi purifié à grandes eaux les trahisons passées. On dira : le rapport de forces n’est plus le même, ce coup-ci la gauche ne pourra plus faire n’importe quoi, elle se sait dans le collimateur de son électorat. Un peu comme en 1995, quand Jospin promettait d’« arrêter le programme de privatisations » de la droite... avant de le relancer de plus belle. Et vous savez quoi ? Ceux qui disent ça ont peut-être raison ! Peut-être bien en effet que désormais un socialiste préférera se casser une dent plutôt que d’avouer en public qu’il « faut encourager la dynamique de refondation sociale engagée par le Medef et les syndicats » (Zaki Laïdi, Libération, 19/04/00). Peut-être bien que Julien Dray tournera deux fois sa langue dans la chantilly avant de réitérer son hommage aux lois Sarkozy (« Votre texte présente une certaine continuité avec le plan stratégique préparé par le précédent gouvernement », avait-il complimenté le ministre de l’Intérieur le 16 juillet 2002). Et sans doute n’est-ce pas demain la veille que Fabius accrochera une légion d’honneur au veston de Jean-Marie Messier, comme il l’a fait en 2001. Allez, du balais les rabat-joie, place à la vie réenchantée ! Le 5 avril, un Julien Dray en pleine transe insurrectionnelle annonçait que les départements gérés par le PS bloqueraient la mise en œuvre du revenu minimum d’activité (RMA). Alors là, chiche ! Si la gauche sabote le régime de sous-travail obligatoire imposé par le Medef, on fait le serment d’effacer de nos disques durs le nom du malfrat à qui revient la paternité de ce dispositif : le socialiste Christian Bourquin. Président du conseil général des Pyrénées orientales, Bourquin avait été le premier, en 1998, à vouloir de force jeter les RMIstes sur le chemin merdeux du salariat précaire. « Ce n’est pas parce qu’on vous accorde 2 400 francs que vous êtes solde de tout compte ! », les avait-il menacés. Une bonne rééducation chez les commissaires du peuple Fabius et DSK l’aura sûrement fait changer d’avis.
 
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